Dans un laboratoire de l’Institut de cardiologie d’Ottawa, les expériences se déroulent rarement comme prévu : cellules rebelles, instruments défectueux, hypothèses démolies...
Pour Marcelo Muñoz, Ph.D., pharmacien, chimiste et scientifique associé, arrivé à l’Institut en tant que boursier postdoctoral en 2018, c’est précisément là tout l’intérêt.
« La recherche est exigeante, concède-t-il. Dans 95 à 99 % des cas, elle se solde par un échec. »
Pourtant, chaque lundi marque un nouveau départ pour Marcelo.
« On se réveille en se disant : "Cette semaine, c’est la bonne." »
Cette attitude est à l’image des 50 dernières années de recherche menée à l’Institut de cardiologie d’Ottawa : axée sur la détermination et la collaboration, et moins souvent définie par la certitude que par la passion et la persévérance.
Une détermination qui contribue depuis 50 ans à redéfinir la médecine cardiovasculaire à l’échelle mondiale, passant de découvertes fondamentales sur le fonctionnement du cœur à des avancées qui ont révolutionné la prise en charge des maladies, pour s’orienter vers la prévention et l’amélioration de la santé pour tous.
Bien plus qu’une simple pompe
L’une des toutes premières découvertes, associée à l’Institut des années plus tard, a radicalement changé notre compréhension du cœur.
En 1981, Adolfo de Bold, Ph.D., a découvert que le cœur n’était pas seulement une pompe mécanique, que c’était aussi un organe endocrinien produisant des hormones qui règlent la tension artérielle et l’équilibre des liquides. La molécule qu’il a identifiée, le facteur natriurétique auriculaire, a mené à la mise au point du test du peptide natriurétique cérébral, aujourd’hui utilisé dans le monde entier pour diagnostiquer l’insuffisance cardiaque.
Cette découverte a jeté un tout autre éclairage sur le cœur.
Auparavant, la médecine cardiovasculaire se concentrait presque exclusivement sur la structure et la circulation sanguine. Après cette découverte, on a compris que le cœur contribuait activement à la régulation de la chimie interne de l’organisme.
« C’était une découverte historique qui a transformé notre compréhension fondamentale de la biologie cardiovasculaire », affirme le Dr Peter Liu, cardiologue, qui a été directeur scientifique et vice-président à la recherche de 2012 à 2024.
Quelques décennies plus tard, une découverte faite à Ottawa allait à nouveau changer la donne.
En 2007, des chercheurs dirigés par Ruth McPherson, M.D., Ph.D., ont identifié le gène 9p21, premier facteur de risque génétique majeur de maladie coronarienne découvert depuis le cholestérol lui-même. Ce gène, qui peut augmenter de 40 % le risque de crise cardiaque, joue maintenant un rôle clé dans l’évaluation du risque génétique partout dans le monde.
Ces deux découvertes ont placé l’Institut de cardiologie d’Ottawa à l’avant-garde d’un domaine en pleine effervescence. Dès lors, il ne suffisait plus d’observer et de traiter les maladies cardiaques; il fallait les comprendre au niveau moléculaire.
Quand les découvertes se transforment en soins
L’objectif ultime n’a toutefois jamais été de comprendre le cœur, mais bien d’améliorer les soins grâce aux découvertes.
Plusieurs avancées majeures illustrent la transition entre les découvertes menées à l’Institut et le soin des patients : décisions thérapeutiques personnalisées, imagerie diagnostique de pointe, techniques chirurgicales novatrices ou améliorations systémiques des soins cardiaques d’urgence.
- Le cardiologue et clinicien-chercheur Rob Beanlands, M.D., en collaboration avec le physicien Rob deKemp, Ph.D., a dirigé la création du Centre national de TEP cardiaque à l’Institut de cardiologie d’Ottawa, ouvrant la voie à l’imagerie TEP de pointe pour l’évaluation du débit sanguin, du métabolisme et de l’inflammation cardiaques. Leurs travaux ont contribué à faire de l’Institut un leader mondial de l’imagerie cardiaque et ont révolutionné le diagnostic et la prise en charge des maladies cardiovasculaires.
« L’Institut a adopté une nouvelle technologie à une époque où beaucoup pensaient que c’était impossible, indique le Dr Beanlands, aujourd’hui président-directeur général de l’Institut de cardiologie. Le plus intéressant dans tout cela, c’était de voir la recherche se traduire directement en soins. Cette technologie a révolutionné notre compréhension de la circulation, du métabolisme et de l’inflammation cardiaques, tout en faisant de l’Institut un leader mondial de l’imagerie cardiaque. »
- Des chirurgiens dirigés par le Dr Marc Ruel ont mis au point des techniques de pontage coronarien à effraction minimale qui réduisent les traumatismes et accélèrent le rétablissement.
« Quand on me demande à quel endroit les pontages coronariens multiples sont devenus moins effractifs, dit le Dr Ruel, je réponds : à Ottawa. L’autre jour, nous avons renvoyé un patient chez lui le lendemain de son pontage. Notre physiothérapeute m’a dit : "Je n’ai jamais vu ça : il marche comme s’il n’avait jamais été opéré!" »
- Le Dr Michel Le May a dirigé des travaux qui ont révolutionné la prise en charge de l’infarctus de type STEMI. Ils ont démontré qu’on obtenait de meilleurs résultats en dirigeant directement les patients vers des soins cardiaques spécialisés plutôt qu’en suivant la voie habituelle des soins d’urgence.
« Nos recherches ont débouché sur un nouveau protocole dédié à l’échelle de la ville pour les crises cardiaques aiguës, qui est devenu un modèle régional au Canada et ailleurs, explique le Dr Le May, directeur du Programme STEMI régional de l’Institut de cardiologie. « Nous avons mis au point un protocole “Formule 1” pour les victimes d’un infarctus de type STEMI : chaque membre de l’équipe joue un rôle essentiel pour débloquer plus rapidement les artères obstruées, sauver les patients et leur permettre de retrouver leurs proches. »
- Les générations précédentes, dont celle du Dr Wilbert Keon, ont été les pionnières du cœur artificiel au Canada, notamment en recourant au Jarvik-7 en attente d’une transplantation.
« La recherche est un sport d’équipe, commente le Dr Peter Liu. Les grandes découvertes émanent de la collaboration de membres de différentes disciplines ayant des objectifs communs. »
À l’Institut de cardiologie, ce modèle est possible, car les laboratoires et les espaces cliniques sont sous le même toit, souvent au même étage, voire à quelques pas les uns des autres.
« Je peux terminer mes visites, noter mes questions, puis aller immédiatement discuter avec les chercheurs, indique le Dr Liu. Cette proximité favorise les découvertes. »
Une nouvelle définition de « réussite »
Pour Katey Rayner, Ph.D., actuellement directrice scientifique et vice-présidente à la recherche à l’Institut de cardiologie d’Ottawa – et première femme à la tête des activités de recherche de l’Institut –, le plus grand changement des 50 dernières années est sans doute la façon de définir la réussite elle-même.
« Il y a 50 ans, la recherche était souvent évaluée en fonction de l’activité ou des publications, explique-t-elle à The Beat. Ces éléments demeurent importants. Mais aujourd’hui, ce n’est pas tout. Nous voulons des résultats. »
Et cette notion de « résultats » ne se limite pas au laboratoire et aux soins. Elle englobe l’engagement du milieu dans les travaux de l’Institut.
Grâce à des initiatives comme Portes ouvertes Ottawa, le grand public peut découvrir les laboratoires de l’Institut de cardiologie, rencontrer des scientifiques et observer des expériences de près.
« Ça change tout quand on le voit de ses propres yeux, souligne la chercheuse. Ce n’est plus une notion abstraite. Les gens prennent conscience des personnes qui font ce travail et que ça se passe ici, dans leur milieu. »
Elle estime que cette proximité contribue à faire évoluer les perceptions.
« Nous voulons amener la population à comprendre que la recherche n’est pas distincte des soins aux patients : elle en fait partie », ajoute-t-elle.
Katey Rayner voit l’avenir sous le signe du dépistage précoce, de l’intelligence artificielle, de l’édition génomique et d’une médecine systémique qui relie le cœur au cerveau, au métabolisme et au système immunitaire.
« On s’intéresse davantage au bien-être des gens et à leur mode de vie plutôt que de vouloir seulement éviter la maladie et prolonger la vie. »
L’avenir
Cinquante ans après ses premières découvertes, l’Institut de cardiologie d’Ottawa se trouve à un nouveau tournant : celui où la science progresse plus vite que les systèmes conçus pour l’intégrer.
« Même si nous pouvions prédire avec exactitude, cinq ans à l’avance, qui allait subir une crise cardiaque, explique Katey Rayner, nous aurions tout de même besoin de systèmes nous indiquant quoi faire de ces informations. »
Ce défi, selon elle, marquera le début d’une nouvelle ère en médecine cardiovasculaire.
La tendance est tout de même claire : dépistage plus précoce, traitements plus personnalisés et attention croissante portée à la prévention plutôt qu’à la prise en charge.
Et dans tout cela, les forces humaines sont la constante, tout comme en 1976.
L’Institut de cardiologie d’Ottawa célèbre 50 ans de cœur en 2026. Passez voir notre page anniversaire!
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